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Un Royaume sans Frontière (français)

Michel Couturier est techniquement éclectique : photographie, peinture, dessin, vidéo, performance lui sont familiers. Il les utilise d’une manière analytique c’est à dire par une succession de transformations/ déclinaisons/métamorphoses d’une même matière. Quelle que soit cette dernière, Couturier s’approprie l’objet de manière telle à le transfigurer en un état mental du sujet créateur. Mais du reste, le geste artistique n’a jamais vraiment été une affaire d’imitatio naturae, mais plutôt de présentation, de témoignage, de positions, de choix, de visions, de dénonciations culturelles de la réalité. En conséquence, ce que les oeuvres représentent est à la fois tout à fait identifiable et en même temps méconnaissable : les cailloux ne sont pas des cailloux, les pylônes et les enseignes suggèrent des arbres et des forêts, les parkings nous parlent d’incommunicabilité, d’aliénation. Les ports et les paysages de voyage réfèrent aux échanges, aux flux migratoires, aux rencontres et aux tensions entre les cultures.

Sous une constante précision formelle, apparait un univers allégorique qui, dans cette exposition fait usage d’images d’une puissance exceptionnelle parce que réalisées dans des environnements marqués des contradictions les plus aigües. Les travaux présentés proviennent d’une recherche menée en Sicile pendant presque trois ans, celle-ci trouvera une plus ample conclusion à Noto. L’exposition chez Musumeci Contemporary à Bruxelles nous en fournit les premiers éléments où se côtoient fascination, inquiétude et dénonciation. Il s’agit d’une réaction saisissante mais inévitable face à cet avant-poste de l’occident exposé à toutes les migrations et contaminations culturelles ; économiquement arriéré sans être aucunement sous-développé ; immensément riche de sa culture et de sa nature et cependant théâtre d’une terrible dévastation de son patrimoine monumental et environnemental. Les grands travaux inachevés, les chefs d’oeuvre d’ingénierie civile en ruine, la nature assiégée par le béton (comme l’unique lac de Pergusa, lieu du mythe de « l’enlèvement de Proserpine » et pourtant plus célèbre pour le circuit automobile à l’abandon et l’assèchement progressif qu’il génère) jouent tous un rôle dans le grand récit à la fois abject et sublime de la condition humaine.

 

Rosa Anna Musumeci, mai 2018